09/03/2005

Mademoiselle From Normandy

Non loin de Montmartre, dans un bar tabac, j’attends que le temps passe, fidèle à lui-même.

Nous sommes loin d’Amélie Poulain, les rues sont bondées par un flot incessant de voitures cabossées. Le bruit du marteau piqueur viole la baie vitrée et pénètre la tranquillité.

La PLV obscurcit la façade de couleurs criardes et disparates. Le sol est empli de poussière, les tables sont sales.

 

            Le responsable du tabac, les cheveux poivre et sel, une chemise étriquée, boit son ballon de vin blanc et se sert discrètement dans la caisse, un sourire fugace lui brûle les lèvres. Avec cet argent, il pourra s’offrir un quart d’heure de bonheur avec mademoiselle X, qui, accoudée au comptoir, une Craven A à la main, lui lance des regards pleins de promesses.

 

            Une sirène couvre le bruit des travaux avant de s’effacer dans le néant du lointain.

 

            Le barman, rondouillard, tape le carton avec les habitués portant le costard comme un sac poubelle bouffé par la vermine.  Pantalon à carreaux, chemise à rayure, veste Harmanni achetée au coin de rue, parfumée à l’urine, des Reebok pour tout soulier.

 

            Le garçon limonadier traîne ses pieds, son tablier blanc est encrassé par huit heures de service. Il a le nez rouge, l’œil torve, le menton grisé par la barbe et plus de dent. Son sourire est effacé par la lassitude du temps.

            Ce soir il rentrera dans son 15 m² à la peinture écaillée, le bras endolori d’avoir trop servi, comptant et recomptant avidement ses 12 euros de pourboire en petite monnaie. Le  métro fera vaciller l’abat jour de sa lampe bon marché. Il allumera un poste de télé noir et blanc et s’abrutira, une bouteille de mauvais vin à la main, devant une quelconque émission de variété.

            Il aura servi 1527 demis, 437 ricards, 97 menthes à l’eau, 877 cafés et personne ne l’aura regardé.

            Il s’endormira tout habillé, rêvera de cette époque lointaine où il passait son brevet des collèges avec Maurice et Edouard, ses deux amis d’enfance qu’il n’a arrêté le lycée. Il sourira dans son rêve, d’un sourire franc et non forcé au souvenir de quelques frasques de jeunesse que le temps n’a pas encore effacé.

 

            Abdel, adossé au comptoir, porte une doudoune élimée, une pair de jeans délavée et des Nike flambant neuves. Il mâche son chewing-gum Hollywood à la chlorophylle en fumant une Marlboro rouge.

            Il toise le barman, le serveur, se dit qu’il n’est pas comme eux, il se dit qu’il a réussi.

            Dans sa poche arrière, il sent le poids de son portefeuille de cuir noir, gonflé par une liasse de billets, qui gonflent son ego.

            Dans quelques heures il ira voir ses « filles », récupérer son du, un peu plus loin dans la rue.

            Dans quelques jours, il donnera sa liasse à un ami à lui en échange de quelques grammes de poudre ou de résine de Cannabis.

            Dans quelques semaines, un brigadier retrouvera son corps putréfié dans le coffre d’une voiture abandonnée, non loin des entrepôts de Rungis.

            Exit Abdel, l’homme qui a réussi.

 

            Monique entre dans le bar tabac, digne, droite. Elle fut belle, très belle, a connu beaucoup d’hommes dans sa vie, ne connaît plus que ses chats à présent, avec qui elle partage un appartement assombri par la promiscuité. Des napperons de dentelle blanche recouvrent sa télé et ses meubles de bois vernis.

            Elle s’assoit au comptoir, commande un Martini rouge qu’elle sirote doucement, trop digne pour pleurer.

            Elle se teint les cheveux en noir pour oublier le temps qui passe, couvre son visage  d’une épaisse couche de fond de teint et ne porte pas ses lunettes, c’est plus parfait ainsi.

            Comme tous les jours, elle arbore fièrement sa panoplie de bijoux ainsi qu’un tailleur loin d’être bon marché, pour oublier que son temps est passé, pour oublier qu’elle est seule avec ses chats, pour oublier « Mademoiselle from Normandy » qu’un soldat lui chantonnait sur l’oreiller après une nuit agitée.

            Elle est belle mais ses yeux sont voilés par le souvenir qui refuse de s’effacer. Quand on a chanté et dansé à s’en faire crever, que reste t il à prouver ?

 

 

            Oublié le vingtième siècle s’était effacé sans laisser de traces et la populace reprenait son train de vie quotidien, dans l’attente d’une nouvelle année, d’une nouvelle gueule de bois….

 

23:00 Écrit par UbiK | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

loin d'Amie Poulain c'est pour ton bien, rappelle toi qu'elle a eu des lapins nains...

j'aime ce polaroïd parisien!

Écrit par : Milady | 12/03/2005

Enfouie Le temps s'enfuit, il ne reste que ces quelques pages lues...
Tu m'avais parlé de Montmartre, je ne voyais encore que des reflets dorés...
Il est loin le temps où je parcourais tes histoires accrochées sur les murs !

Écrit par : ... | 17/08/2005

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